Bella Swan
Je pris une profonde inspiration. Il fallait que je me lève. Que je respire. Je ne pouvais pas rester prostrée sur mon matelas éternellement, en m'étreignant les épaules. Pas quand Jacob pouvait faire irruption dans ma chambre à tout moment. Par bonheur, mon père était déjà parti lorsque mon cauchemar, semblable à ceux qui avaient rythmés mes nuits peu de temps après le départ d'Edward, m'avait réveillé. Les sanglots et le cri perçant me hantaient, et tremblante, je tentais de délacer mes bras de mon torse en sueur. Je chassais de mon esprit les images qui m'avaient marquées, traumatisées, celles qui criaient son absence, sa disparition. Je pris appui sur un coude, dans un effort titanesque, et rampais vers le bord de mon lit, en rassemblant toutes mes forces pour me relever.
Les Cullen étaient de retour. Ça ne voulait pas dire qu'il était avec eux. La preuve, la dernière visite de Alice, quelques mois auparavant, ne m'avait pas ramené mon vampire. Peu à peu, mes spasmes s'espacèrent, et je sortis du lit, me préparant lentement à les revoir.
C'était le jour de la rentrée, ma seconde rentrée en classe de Terminale, j'y verrais de nouveaux visages, un peu plus jeunes, mais je n'en éprouvais aucune angoisse. Il m'était égal de m'intégrer ou non dans ma classe cette année. Angela me manquerait beaucoup, cependant, je n'avais jamais été très sociable, la solitude ne me dérangeait pas. Et puis rien ne me disait que les Cullen se réinscriraient cette année, peut être n'étaient-ils ici que de passage.
Le coupé Audi noir conduit par Alice me fit mentir. Elle était accompagnée par Jasper qui m'observait déjà du coin de l'oeil. Je me demandais s'il fallait les saluer, les ignorer, leur sauter dans les bras ou les insulter. Finalement, je me contentais de marcher timidement dans leur direction, rougissant à mesure que la distance qui nous séparait se raccourcissait. Alice ouvrit la portière avec élégance, sous le regard admiratif d'une centaine de lycéens, et se tourna vers moi, vêtue d'un short en jean et d'une chemise blanche qui appartenait certainement à Jasper. Je m'émerveillais encore de ces traits enfantins qui donnaient à son visage pale et immaculé une note de douceur et de candeur. Elle leva vers moi ses beaux iris caramel, et avança à ma rencontre, un léger sourire aux lèvres.
_Bella!
Je lui rendis son sourire, et ouvris grand mes bras afin de l'accueillir comme une véritable amie. Ce fut en riant et en pleurant que je lui souhaitais à nouveau la bienvenue, la mitraillant de question à propos de Carlisle, d'Esmé, d'Emmett et de Rosalie. Jasper contemplait nos retrouvailles de loin, une moue approbatrice accentuée par la sincérité de son sourire.
Quelques instants plus tard, nous étions tous les trois assis sur un banc de pierre, parlant à voix basse du reste de la famille de vampire qui avait été pour moi une seconde famille, quelques mois plus tôt. J'éprouvais une grande joie à l'idée de revoir bientôt Carlisle et Esmé qui avaient repris leurs activités respectives dans la région, de docteur et de décoratrice d'intérieur.
_Pourquoi êtes vous revenus, Alice? Demandais-je, hors d'haleine.
_J'ai eu une vision il y a de cela quelques jours, chuchota mon amie, ses yeux dorés se posant sur les miens avec une certaine angoisse. Je compris qu'elle avait peur de m'annoncer sa révélation.
Je sentis que le trou de mon ventre se rouvrait, une douleur lancinante me brulait, me rongeait. Mon corps pressentais ce qui allait arriver. Je savais qu'elle parlerait de lui.
_Dis moi tout, je t'en prie...
_J'ai vu Edward... il revenait ici, ses yeux étaient cramoisis, son regard mort. Il ne va pas bien Bella. Il me faisait... peur.
Je me sentais aussi chancelante que si l'on m'avait battu avec une batte de baseball. Je remerciais le ciel que nous ayons eu la bonne idée de nous asseoir, sinon je jurerais qu'à cet instant, mes jambes n'auraient plus eu la force de me porter. Je m'agrippais donc au banc de toutes mes forces, chassant la torpeur qui m'envahissait. Il fallait que je sois forte. Que j'arrête de m'effondrer à la simple mention de son prénom. J'encaissais la nouvelle, luttant contre la violence de mon chagrin. Je détestais l'idée qu'Edward fut malheureux et seul. Je repensais à la description du rêve d'Alice. Des yeux cramoisis. Il avait choisi une autre voie, désormais. Était-il devenu semblable à James ou Laurent? Je ne parvenais pas à m'imaginer Edward en meurtrier, lui qui avait si bien su dompter sa nature pour vivre avec moi. Alice devait se tromper.
_Bella, tu dois savoir qu'il... il n'était pas seul. J'ai vu une jeune femme avec lui, vampire elle aussi.
J'accueillais la nouvelle avec des yeux ronds. Je ne m'étais pas préparée à cela. Ce fut comme un coup dans mes poumons, ce coup bien placé qui vous coupe la respiration. Ce fut automatique, j'étreignis mes épaules, resserrait tant que je le pouvais les morceaux de mon corps qui se délitait. Je m'effritais, je me cassais en miettes.
Alice me serra contre elle avec douceur, et je cachais mon visage et mes larmes contre elle, mouillant silencieusement sa chemise blanche.
Les heures suivantes, je les passais à réfléchir. Le cours de M. Andersen était des plus soporifiques et je repassais dans ma tête le film des évènements qui avaient ponctué ma vie depuis ma rencontre avec Edward.
J'étais tombée amoureuse de lui. De manière irrationnelle. J'avais tourné le dos à mon humanité pour lui, me réfugiant dans son monde fantastique et sombre. J'avais découvert le véritable amour, ainsi que la valeur d'une amitié inaltérable auprès de la famille Cullen. Ils m'avaient tous protégés de James. Ils m'avaient accepté telle que j'étais, avec mes défauts et ma maladresse légendaire. Je ne leur tenais pas rigueur de leur éloignement lorsque Edward avait choisi de rompre avec moi, en septembre dernier. J'étais d'ailleurs très heureuse qu'ils aient échappé à ma dépression et à mes immatures expériences suicidaires, Jacob avait veillé sur ma sécurité non sans mal.
Jacob et son amitié, Jacob et son amour maladroit. Il m'avait sorti d'un sommeil profond, un peu à la manière de la belle au bois dormant, comme un chevalier lumineux qui combattait jour après jour, à sa façon, les ténèbres de mon passé. Si je n'avais rien d'une princesse, Jacob ressemblait encore moins à l'un de ces princes. Pourtant son attitude avait été aussi romantique. Je prenais soudain conscience de l'ampleur de ses sentiments, là devant moi, devant l'immensité de mes souffrances à cette époque. J'avais touché le fond, non même pas, je tombais, inlassablement toujours plus bas, sans rien à quoi me raccrocher. Mais Jake avait été là, il m'avait retenu par la main, et hissé, avec patience vers la lumière.
À cet instant, je ressentis un besoin violent de sa présence, de lui à mes côté. Je me sentais misérable et ingrate. Parce que pendant tous ces mois je n'avais pensé qu'à moi, à ma peine et au fantôme d'un amour perdu. Je n'avais pas vraiment pensé à lui, pour ce qu'il était. J'avais reçu et finalement si peu donné. Un tourbillon de sentiments s'empara de moi, une décharge d'énergie parcouru mon corps, mes veines, m'irradia. J'avais eu pendant si longtemps besoin de Jacob, et je savais si mal ce dont lui, avait besoin. Je m'insultais et me traitais d'égoïste.
La sonnerie retentit avec force, et d'un bond je sautais de mon siège, et courrais presque jusqu'à ma camionnette, abandonnant derrière moi mes deux amis qui me regardaient partir avec étonnement.
Les kilomètres qui me séparait de la petite maisonnette rouge des Black n'étaient pas très nombreux et pourtant j'avais l'impression que ma vieille voiture ne parviendrait jamais à s'enfoncer dans l'allée boisée qui servait de route pour accéder à la réserve Quileute. Il était moins de quatre heure de l'après midi et je n'ignorais pas que mon ami devait se trouver chez lui, certainement à bricoler dans son garage.
Je me garais dans un dérapage incontrôlé bruyant qui fit sortir Jacob de la petite pièce sombre où devait se trouver le derbi endommagé de Paul qu'il réparait depuis quelques semaines. Je sautais à pied joint par terre et claquais férocement la portière. Eberlué, Jacob me contemplait, les sourcils froncés, hésitant à rire ou à s'inquiéter devant le visage décidé que je lui offrais. Contre toute attente, je courus dans ses bras, tandis qu'il se précipitait vers moi, hilare. Je l'embrassais à en perdre haleine, prenais son visage entre mes mains et le couvrais de baisers, entrecoupés de larmes d'émotions. Il me semblait que je n'arriverais jamais à lui signifier à quel point je l'aimais. Je ne cessais de lui demander pardon, sans qu'il comprenne la portée de mes paroles, et je resserrais sans cesse notre étreinte, le priant de rester là, contre mon coeur.
Il m'entraina vers sa chambre, me portant sans jamais s'arrêter de m'embrasser et de caresser mes boucles brunes.
Edward Cullen
L'unique hôtel de Forks se trouvait être un misérable édifice qui datait des années trente, vétuste, poussiéreux et terne. Je réservais deux chambres, espérant trouver dans peu de temps, un appartement confortable. Cependant, je ne désirais pas m' éterniser dans cette bourgade trempée, quoiqu'en dise Aro, je voulais en finir avec ma mission, et rentrer au bercail rapidement. Ryn étalait sur une large table de bois, une carte de la région, repérant au préalable les endroits susceptibles de nous intéresser pour notre traque future.
Un peu masochiste sur les bords, je décidai de m'octroyer quelques instants dehors, dans les rues de la ville qui autrefois avait été le théâtre des meilleurs moments de ma vie. Je descendais donc la rue principale, le visage caché par mes ray-ban, redécouvrant avec nostalgie chaque maison, entendant malgré moi les pensées des riverains. Je passais devant le magasin des Newton, remarquant au hasard les nouveautés qui trônaient derrière la vitrine, je m'attardais sur un modèle de pataugas, essayant d'oublier les voix qui s'affolaient autour de moi. Au loin, j'aperçus Charlie Swan dans son uniforme de policier, en train de réguler la circulation au carrefour, faisant des signes à l'un de ses coéquipiers. Je levais les yeux et vis, mécontent, qu'il... riait.
Charlie Swan, qui avait enterrée sa fille unique en avril dernier était en train de rire à une blague de son collègue. Pire encore, il arborait au vu et au su de tous un visage serein, dénué d'inquiétude ou de tristesse. Il semblait même étinceler de joie. Un éclat de rire suivant, je comprenais que je sortais de mes gonds, ma main me démangeait, mon cerveau explosait, je me sentais aussi fébrile et fou qu'un vampire nouveau né.
Je fis d'incommensurables efforts pour me contenir, pour m'empêcher de fondre sur lui et de l'ôter de ce monde, lui l'ingrat qui osait profiter de la vie lorsque sa fille gisait six pieds sous terre dans l'humide cimetière de Forks. Cette seule pensée eut le don de me gifler. Si j'avais été un être humain comme lui, je savais ce que j'aurais fait : j'aurais suivi Bella dans sa tombe, je me serais suicidé. Mais hélas, mon apparence de vampire ne m'autorisait pas cet acte égoïste.
_ Tu diras à Bella de repasser le balai dans les rayons avant d'ouvrir, demain. Tu m'entends Ned? Ned? Hurlait la voix stridente de Mme Newton à quelques mètres de moi. Je tanguais. Un vampire ne perd jamais l'équilibre.
« Elle m'a dit qu'elle ferait des lasagnes. Mais je n'ai pas vu sa voiture en passant à la maison, peut être qu'elle est chez Jacob, oui c'est ça, elle doit être chez Billy. Je passerais chez lui tout à l'heure. »
Une femme, il parle d'une femme, certainement une amie à lui qu'il a du rencontrer cette année. Charlie a le droit d'être heureux, Charlie a le droit de refaire sa vie. Mais pourquoi le monde n'a t-il pas cessé de tourner après la mort de Bella Swan?
Les pensées monocordes de Ned Newton m'arrachèrent au spectacle minable du bonheur du chef Swan.
"Je vais me le noter quelques part. Et ranger ces piolets, Bella a tendance à se prendre les pieds dedans, il faudrait pas qu'elle se casse un jambe, la petite, elle est si maladroite..."
Ned Newton s'affairait contre une étagère instable où s'empilaient quelques dizaines de piolets de montagnes. Mon corps me jouait des tours, je me sentais nauséeux, migraineux, quelque chose en moi se réveillait, un bruit sourd me fit vaciller. Comme un battement de coeur, unique, un soubresaut impossible dans ma poitrine. Je sentis la souffrance dénuée de larmes, la peine mélangée à l'espoir, ingrédients improbables au cocktail de ma folie.
Elle est chez Jacob.
Les pensées du chef Swan s'entrechoquaient dans ma tête, mêlées à celle du père de Mike qui évoquait pour l'heure une jeune femme qui était censée être morte depuis des mois. Sans réfléchir, je contournais les maisons grises et m'engouffrais dans la forêt humide, courant à la vitesse de l'éclair entre les arbres ternes et moussus, prenant la direction d'une maisonnette rouge appartenant aux Black.
Je ne pensais plus, j'étais en proie à la folie, agonisant d'espoir et de peur, je devenais maladroit et défonçais plus d'une dizaines d'arbres que je n'évitais plus, tellement mon cerveau s'engourdissait face à ces récentes révélations.
Moins de six minutes plus tard, je me retrouvais à l'orée du bois jouxtant la minuscule propriétés des deux Quileutes, caché par une épaisse frondaison d'arbres dégoulinant de verdures.
Je reconnus la vieille voiture rouge cabossée de Bella, garée en hâte devant le porche. Mon odorat infaillible et malheureusement trop sensible, perçut la fraîche odeur de freesia mêlée à d'autres flagrances, réveillant un désir inassouvi depuis des mois. Elle était là, vivante, à ne pas en douter.
Une foule d'informations m'assaillait, sans me laisser le moindre répit. Je vacillais sous la nouvelle, partagé entre la joie, l'étonnement, la honte, la peur, la colère. Le monstre que j'étais devenu, bataillait sans cesse contre ma conscience. J'étais perdu, dérouté, déphasé.
Elle vivait.
Rosalie m'avait menti.
Alice pensait la vérité, moi qui avait ignoré ses pensées, redoutant un piège fraternel.
Je m'effondrais, je tourbillonnais dans un abîme sans fond. Je tendis l'oreille, redoutant d'entendre le son parfait d'une voix qui ne voudrait certainement plus me parler, après tout le mal que je lui avait fait.
Je t'aime. Si fort. Tu es tout pour moi, mon coeur, mon âme.
Je reconnus le timbre rauque et boisé de l'adolescent indien qui avait été l'ami de Bella pendant son enfance. L'indien qu'elle avait séduit, dans le but d'obtenir quelques précieuses informations à mon sujet. Je percevais la force de son amour pour elle, et frustré de ne pouvoir lire les pensées de Bella, je m'approchais furtivement de la maison. Je tremblais comme jamais, angoissé, une boule énorme en travers de la gorge, tiraillé par la soif, le sang, la haine, la jalousie, et l'envie de la revoir.
_Jake... murmura une voix que je reconnus entre milles.
Plongé dans les pensées de l'Indien, je la vis. Pour la première fois depuis des mois. La jeune femme brune qui se tenait contre lui avait le teint pâle, de magnifiques yeux en amandes, passionnés, revêtus d'éclats de chocolats. Sa bouche fine esquissait un sourire sans pareil, ses lèvres écarlates avaient la même couleur que le sang. Je m'émerveillait devant la douceur de sa peau de pêche, respirant à plein nez son parfum indécent. Je brulais.
De désir, de jalousie, de frustration, d'envie. Si les pensées de l'indien n'étaient pas le fruit d'un quelconque fantasme, il tenait Bella contre lui, dans ses bras, et l'embrassait tandis qu'elle répondait à ses baisers par une fougue que je ne lui connaissais que trop.
Son odeur incendia ma gorge, m'irrita, presque autant que la révélation que j'apprenais.
Bella était en vie.
Elle avait refait sa vie, avec un Indien. Elle l'aimait.
Et elle avait cette succulente odeur de sang à laquelle je ne savais plus résister.
Je me retins d'entrer, de m'élancer contre l'homme qui avait osé l'aimer, la rendre heureuse, contre l'adolescente que j'aimais passionnément et dont je désirais plus que tout à cet instant m'abreuver de son sang.
Une main glacée se posa sur mon épaule, remonta vers mes tempes, et je sombrais dans l'inconscience. En une fraction de seconde, je comprenais que Ryn me sauvait la vie, et sauvait par la même occasion celle de Bella, me permettant d'oublier pendant quelques brèves heures le torrent de souffrance que me causait cette pluie de révélations.